"Fi ! c'est dégoûtant" (M. de Charlus à Jupien)

Petits résumés et commentaires modestes des rares lectures que j'aie pu faire ces derniers temps et qui m'ont marqué, amusé, passionné...

dimanche 8 février 2009

Boule de Suif (Maupassant)

Boule de Suif, surnom donné à Elisabeth Rousset, est une courtisane grassouillette de Rouen qui, pour sauver ses neuf compagnons d’infortune retenus par un officier prussien dans une auberge de Tôtes, se donne à ce dernier pour permettre la « libération » du groupe.

Partie de Rouen trois ou quatre jours plus tôt, la petite troupe se dirige en diligence vers Le Havre pour fuir Rouen occupé (1870). Alors que le voyage se fait long et inconfortable, par une journée d’hiver froide et neigeuse, Boule de Suif, la seule personne à avoir prévu de quoi manger pour le trajet, partage généreusement ses terrines de poulet, ses poires et son vin avec ses compagnons qui, un peu hésitants au début du fait de la réputation de cette dernière, finissent par accepter l’offre. Les esprits se délient, l’ambiance est joviale.

Censés repartir de l’auberge de Tôtes (est-ce le Tostes de Madame Bovary ?) le lendemain matin, ils découvrent que l’officier prussien en charge des lieux est opposé à leur départ. Motif : Boule de Suif a refusé ses avances la veille...

Se forme alors un plan odieux, parmi les voyageurs, pour convaincre Boule de Suif de se donner à l’officier afin de libérer le groupe. L’argumentation qui vise à persuader la courtisane de s’exécuter est axée sur le sacrifice pour le bien commun et l’idée selon laquelle une « action blâmable en soi devient souvent méritoire par la pensée qui l’inspire ».

Alors que Boule de Suif entend raison à cette cause, le reste du groupe célèbre la fin de sa captivité en buvant du champagne et en faisant bonne chère.

Le matin suivant, la diligence repart, avec la même troupe à bord. Cette fois-ci, tout le monde a prévu de quoi manger pour le voyage, sauf Boule de Suif. Non seulement personne ne partage la moindre miette avec elle mais, gens de peu de reconnaissance, on trouve encore à la blâmer pour son peu de vertu...

vendredi 6 février 2009

Madame Bovary (Flaubert)

Ère adulte, adultère ; et que le beau varie !
Mais trêve de beaux vers, et place aux Bovary...
* * * *

De femmes Bovary, il y en a trois. La mère, la première femme (ancienne veuve), et la deuxième, Emma. Que Charles aima. C’est elle qui nous intéresse.
Pour Charles Bovary j’avais de l’admiration au début. Mais au fil du roman, on se laisse guider par Emma, et on finit par voir comme elle. Le recours à l’adultère apparaît alors presque normal, voire légitime. D’abord sous une forme platonique, avec le jeune Léon, clerc du très agaçant apothicaire d’à côté, M. Homais. Ensuite, de manière moins platonique mais plus sérieuse cette fois, en la personne de Rodolphe, un coureur de jupons local qui sent la vanille. Mais le personnage est volage, et un élan d’honnêteté le pousse, la veille de sa fuite prévue avec Emma, à tout annuler. Dans la lettre d’adieu qu’il lui adresse, il pousse même le vice jusqu’à faire tomber une ou deux gouttes d’eau du bout de son doigt pour faire croire à une larme. Pour Emma s’ensuit une période de maladie, de quasi-délire et de mysticisme. À l’Opéra de Rouen, des mois plus tard, elle recroise par hasard son premier amour, Léon, point de départ d’une seconde et longue liaison. C’est à cette époque-là que se déroule la scène du fiacre, scène qui scelle la liaison des deux nouveaux amants, et à laquelle Céline, plein de cynisme, fait référence dans Entretiens avec le Professeur Y :

– Et les étrangers ? les écrivains étrangers ?
– Ils existent pas ! ils sont encore à déchiffrer
Madame Bovary, la scène du fiacre...

Alors qu’Emma jeune fille se perdait en rêves romantiques, Emma adulte erre. Et Charles, inlassablement, poursuit, sans se douter de rien, sa routine de médecin de campagne. Seul un évènement tragique l’amène à mettre au jour la correspondance épistolaire de sa femme avec ses amants, témoignage de l’Au-delà et révélation terrifiante d’une vie entière passée dans l’ignorance et le mensonge...

mardi 3 février 2009

Mort à crédit (Céline)

Être élevé dans la dentelle n'est pas nécessairement le signe d'une vie prospère ou heureuse; c'est ce que le narrateur de Mort à crédit s'en va nous montrer.
Le livre dans son ensemble est à peu près aussi optimiste que le Voyage...! Il faut dire que se laisser entendre dire toute son enfance qu'on n'est qu'un bon à rien n'annonce pas un avenir très lumineux. L'enfance de Ferdinand, le narrateur, c'est les nouilles, les gifles, les colères paternelles, les crottes de chien et l'odeur de pisse du passage Choiseul, la fameuse "cloche à gaz" chère à Céline. Ajoutez à cela des voisins tarés et un petit commerce de bibelots anciens qui, comme la mère, ne marche pas bien... et voilà le tableau !
La dentelle se vend mal; c'est un fait. Les patrons s'enchaînent pour le jeune Ferdinand, tous aussi pourris et malhonnêtes les uns que les autres. Monde de fêlés. Le séjour en Angleterre n'arrange rien. C'est des vacances en plus long... Que ne ferait pas le narrateur pour exaspérer ses parents, qui n'avaient pas manqué de lui rappeler, avant son départ, son entière responsabilité dans tous les problèmes et la misère de la famille...!
Une rencontre, pourtant, change les choses pour un temps. Un nouveau patron, un inventeur : Courtial des Pereires. Un fou, ni plus ni moins. Grand malade que ce des Pereires, capable de passer, sur un coup de tête, des montgolfières à la culture des patates par ondes électriques en passant par les sous-marins !
Folie des grandeurs, toujours.
Accusations, arnaques, mensonges, plans foireux, ruine : rien n'épargne le narrateur et son fou de patron.
La seule solution, la seule sortie pour Ferdinand : l'armée.
Mais là, c'est plus moi, c'est Casse-pipe, un autre voyage, une autre galère...

"Je n'ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde."

dimanche 23 novembre 2008

La Chute (Albert Camus)

« « Ô jeune fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’aie une seconde fois la chance de nous sauver tous les deux ! » Une seconde fois, hein, quelle imprudence ! Supposez, cher maître, qu’on nous prenne au mot ? Il faudrait s’exécuter. Brr...! l’eau est si froide ! »

Ainsi parle Jean-Baptiste Clamence, fièvreux et alité, à la fin du roman. Son interlocuteur est un compatriote rencontré un soir dans un bar un peu douteux d’Amsterdam; on ne devine ses rares paroles qu’au travers des petites interrogations du narrateur, au cours du long monologue dans lequel il relate sa vie.
La chute d’une femme depuis un pont dont Clamence a été témoin nous renvoie à sa propre chute. Se définissant en termes élogieux au début du roman (brillant avocat dévoué à la cause du faible et défenseur de la veuve et de l’orphelin), la fin de son monologue voit l’avènement d’un être peu recommandable, mais qui a le mérite, selon lui, de le reconnaître. D’où sa profession, peu commune (puisqu’inventée par lui-même), et qui mérite explication : juge-pénitent – ou comment se confesser d’abord pour mieux écouter et juger l’autre qui s’accuse à son tour.

Hanté par sa propre faiblesse et sa duplicité, et persuadé qu’il ne peut pas changer (« Que faire pour êre un autre ? Impossible. »), Clamence pratique l’hypocrisie au travers de ce statut qu’il s’est donné. Hypocrisie et cynisme à l’image de ce rire qu’il entendit une nuit sur un pont, et qui lui fit prendre conscience de sa duplicité. En effet, Clamence a beau se confesser, il avoue volontiers que, si l’occasion se représentait à lui, il n’irait pas plus sauver la femme cette fois-ci. Fausse repentance que ce monologue, donc...

« Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement ! »

mardi 18 novembre 2008

Nord (L.-F. Céline)

Deuxième volet de la « trilogie allemande », Nord est en fait antérieur dans le temps du récit à D’un Château l’autre. Le troisème tome, Rigodon, en marque la fin.
Le roman raconte la fuite de Céline, sa femme Lili, leur chat Bébert et l’acteur Robert Le Vigan à travers une Allemagne en plein déclin. Plus qu’une fiction, ce récit se veut une chronique de la fin de l’année 1944.

– Vous vous dites en somme chroniqueur ?
– Ni plus ni moins !...
– Sans gêne aucune ?...
– Ne me défiez !

Après un bref passage à Berlin, le colonel Harras, médecin SS, confrère et ami de Céline, envoie le groupe, qui ne peut y rester plus longtemps vu la situation, dans un village plus au nord, Zornhof, où il leur promet repos et vacances...
Installés dans une grande ferme appartenant à une vieille famille aristocrate allemande, la situation devient vite surréaliste. Très peu appréciés, il faut se méfier de tout le monde. La soupe est servie à heure fixe. De l’eau à peine chaude avec quelques légumes. Ça, c’est pour les apparences... Dans les couloirs pourtant ça sent le rôti, les oies, le pâté... Il faut aller mendier des gamelles à droite, à gauche, graisser la patte à ceux qui ont. Un chien, la peau sur les os, gêne l’accès à la chambre de Le Vigan. Il sert aux promenades du maître des lieux, qui ainsi aime à montrer aux habitants du village qu’il n’y a rien à manger à la ferme... Pourtant tout le monde ici semble avoir les joues assez rondes... voire grasses !
Pour Céline, l’objectif c’est le Danemark... Quitter le village avant que la situation devienne critique pour eux quatre. Kracht, bras droit d’Harras, est la garantie que personne ne touchera aux Français à la ferme. L’armoire secrète d’Harras, dont Céline a la clé, ne suffira bientôt plus à arroser tout le monde de pots-de-vin... Car c’est tout un monde qui habite aux alentours de la ferme, et pas des plus accueillants...
C’est un monde de fous en pleine décadence que Céline, Lili, Bébert et La Vigue arrivent finalement à quitter, direction Sigmaringen, où le gouvernement en déroute de Vichy a pris ses quartiers...

samedi 15 novembre 2008

The Brooklyn Follies (Paul Auster)

Retraité et divorcé, Nathan Glass se trouve un petit appartement dans Brooklyn pour y finir ses jours, seul. Son projet final : un livre qui serait un recueil de toutes les folies humaines. Un jour, la rencontre de son neveu Tom dans la librairie du coin lui fait retrouver la joie de vivre et reconsidérer l’importance de la famille. Les deux complices retrouvés partageront tout à partir de ce moment. Harry Brightman, patron de la librairie (de livres anciens, rares et d'occasion), avec qui Nathan et Tom se lient d’amitié, devient vite le centre du roman. Ex-taulard, artiste, fraudeur, sa dernière arnaque, amorcée par un de ses anciens démons, le conduit à sa perte. Sa mort réunit finalement autour de lui tous les membres de la famille de Nathan, qui avaient peu à peu disparu au cours des années.
Le livre se finit sur Nathan sortant de l’hôpital (après un petit malaise cardiaque), heureux de respirer l’air frais d’un matin de septembre, libre, amoureux, épanoui...
Ce matin est le 11 septembre 2001, vers 8h...


Comme dans beaucoup des romans de Paul Auster, les allusions aux grands écrivains et les anecdotes sur leur vie sont fréquentes. Dans The Brooklyn Follies, c’est Tom qui explique à son oncle, lors d’un voyage en voiture, l’enterrement d’Edgar Allan Poe, auquel tout le monde aurait refusé de se présenter, sauf un certain poète, Walt Whitman, et un autre, par la pensée : Stéphane Mallarmé.

samedi 27 septembre 2008

D'un Château l'autre (Céline)

Me revoilà...! Enfin... ça faisait longtemps...! Céline, on y revient ! Maintenant c'est Meudon, les clebs, les éditeurs, la clientèle de plus en plus rare, Mme Niçois... elle est gentille Mme Niçois... Le quai, les hallucinations ! La fièvre fait divaguer... Sigmaringen, Sud de l'Allemagne, on vous y emmène !... Brinon, Pétain, Laval, toute la clique ! et que ça vit comme des seigneurs ! ... eux c'est pas six ni huit ni dix mais seize tickets de ration ! Oh, c'était pas triste...! Le château, le pont-levis, le Löwen ! Et Lili... Bébert... le palier, les chiottes qui débordent, Frau Raumnitz et ses dogues !... La chambre 36 ! "Oh certainement, Monsieur, certainement !" Allez pas le contrarier, lui... Mais je vous perds, je sens que je vous ennuie... Où j'en étais...? Ah oui, Sigmaringen, ses ministres en sommeil... Les promenades de Pétain, gouvernement en exil... les rafales... le froid... et que ça se bouscule dans notre couloir... La brasserie, toute la clientèle qui monte, les chiottes aussi, les escaliers qui dégoulinent... Moi je me plains pas... Lili elle a bien du courage...! et Bébert... On demande le docteur Céline... "Qu'est-ce qu'il me veut encore, celui-là...?" Ce que j'aimerais les voir se prendre un bon coup de la rame de Caron dans la tronche... vlam... clang...!

mardi 15 juillet 2008

Céline et la nuit

La nuit, dans le voyage de Ferdinand Bardamu, c’est d’abord celle de la guerre, la Première, la Grande. Des nuits entières passées sur un cheval à essayer de trouver un campement de soldats à travers la campagne, sur ordre d'un capitaine ou d'un général qui, eux, dorment bien confortablement à l’hôtel. Tout empêche de dormir, lors de ces nuits : un supérieur hargneux, les missions de reconnaissance, la surveillance, les ravitaillements, les repliements et autres redéploiements, les balles qui fusent, les embuscades. On a presque envie de dormir pour Bardamu, ce pauvre Bardamu qui s’engage dans l’armée sur un coup de tête, en voyant passer un régiment dans la rue, pour impressionner son camarade Arthur :
« On verra bien, eh navet ! que j’ai même encore eu le temps de lui crier avant qu’on tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique. »
C’est dans la nuit qu’il fera par hasard la rencontre de Robinson Léon, un fantassin réserviste. Drôle de personnage que ce Robinson d’ailleurs, qui fera presque figure de lapin blanc pour un Bardamu changé en Alice quand ce dernier se mettra à suivre de manière assez étrange ses traces à travers l’Afrique coloniale profonde dans un premier temps (avec la description d'une traversée en bateau absolument hilarante), puis dans une Amérique ultra-capitaliste réglée par le taylorisme et le fordisme et ne correspondant en rien aux attentes du héros. Robinson, dont la présence est souvent ressentie mais rarement palpable, guide insconsciemment Bardamu à travers ses périples et ses déceptions.
Plus tard, c’est la pensée même de Robinson et encore plus l’idée de sa présence qui effrayent le médecin Bardamu. Sa réapparition dans la vie de ce dernier n’est d’ailleurs pas sans conséquences. L’introduction des deux anciens soldats dans les affaires de la quelque peu dégénérée famille Henrouille, à la Garenne-Rancy, provoquera, de fil en aiguille, la mort de Robinson.
La promotion de Bardamu à la tête d’un asile de fous vers la fin du récit n’est pas sans nous rappeler que, nous aussi, nous lisons une histoire de fous...

Désillusionnés par la guerre et devenus lâches (« Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat... »), les personnages du Voyage au bout de la nuit sont désarmés face à la vie, une vie qu’ils assimilent à une nuit qui ne veut décidément pas finir.

Deux citations de Bardamu, le narrateur :

« Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! »

« La plupart des gens ne meurent qu’au dernier moment ; d’autres commencent et s’y prennent vingt ans d’avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre. »

lundi 14 juillet 2008

Sur M. de Charlus

« Le "Sésame" de l'hôtel Guermantes et de tous ceux qui valent la peine que la porte s'ouvre grande devant vous, c'est moi qui le détiens. Je serai juge et entends rester maître de l'heure. Actuellement vous êtes un catéchumène. »
Telle est la déclaration flamboyante que le baron de Charlus fait au jeune narrateur à la fin du Côté de Guermantes I. Pilier de la Recherche et dont Sodome et Gomorrhe serait presque l’évangile, M. de Charlus, mondain qui hait le monde, incarne à la fois le vice et la finesse. Le vice de l’inversion (ou homosexualité), qui pousse le narrateur à qualifier de « Charlus » tous les hommes de cette sorte, est un trait essentiel du baron. Homme de lettres, de diplomatie mais aussi d’hypocrisie, M. de Charlus provoque successivement la gloire et la hantise du monde à son égard, en particulier au sein du salon Verdurin. Mais derrière son odieuse insolence, son éloquence assassine et son humour souvent noir mais toujours fin, se cache une forte sensibilité qui fait de M. de Charlus un des personnages les plus attachants et géniaux du récit.
Parmi ses plus belles phrases, en voici une que j’aime particulièrement, tirée de À l’ombre des jeunes filles en fleurs :
« La photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque quand elle cesse d’être une reproduction du réel et nous montre des choses qui n’existent plus. »

dimanche 13 juillet 2008

Proust et le temps perdu

« Fi ! c’est dégoûtant », réplique le baron de Charlus à son ami Jupien lorsque ce dernier lui fait remarquer qu’une belle barbe, c’est si beau ! D’où le titre de ce blog, en hommage à l’odieux mais génial personnage de Palamède de Charlus, un pilier de la Recherche du temps perdu* de Marcel Proust.
Cette œuvre gigantesque, c’est d’abord l’enfance du narrateur à Combray et à Paris, puis la rencontre d’un premier amour : Gilberte, fille de Swann, l’homme à qui toute la Recherche est dédiée. Combray offre alors au narrateur encore enfant une vision spatiale axée sur deux « côtés », ceux qu’il emprunte lors de ses promenades : le « côté de Guermantes » et le « côté de Méséglise », plus souvent appelé « côté de chez Swann ».
Plus tard, le récit du narrateur est presque exclusivement centré sur les réunions mondaines auxquelles il assiste, en particulier celles de la duchesse de Guermantes, de laquelle il sera amoureux, et de Mme Verdurin, patronne du petit « clan » duquel Swann fut longtemps membre, aux côtés du médecin Cottard et de sa femme, de l'académique Brichot ou du timide Saniette, et des divers princes et princesses de passage. C’est la fréquentation de tels milieux qui l’amènera ensuite à devenir très critique envers ces gens dont les noms, les titres et les domaines l’avaient fait rêver (la famille Guermantes, spécialement).
Mais l’évocation de tant de souvenirs et celle de la fréquentation de gens comme M. de Charlus, Albertine et Robert de Saint-Loup, personnages-clés de la Recherche, ne lui font pas oublier que l’essence du souvenir se trouve dans la mémoire vive, celle qui avait fait resurgir à ses yeux toute son enfance à Combray lors de la célèbre scène du bout de madeleine trempé dans du thé.
Bien des années plus tard, c’est l’envie de comprendre et d’analyser ces rares instantanés de mémoire, provoqués par des sensations physiques revécues de manière involontaire, qui conforte le narrateur dans sa vocation d’écrivain, et qui par-là même le poussent à donner sa propre définition de l’art. Le Temps retrouvé, dernier tome de la Recherche, est la justification, l’explication et l’aboutissement des efforts effectués par un narrateur nostalgique de son enfance et qui nous rappelle que « les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus ».
C’est aussi dans ce tome que la rencontre d’une certaine Mlle de Saint-Loup, fille de Gilberte Swann (du côté de Méséglise) et Robert de Saint-Loup (du côté de Guermantes), lui révèle que ces deux côtés, alors injoignables et distincts pour toujours à ses yeux d’enfant, sont devant lui réunis.
Sa longue relation avec Albertine amènera souvent le héros à se comparer à Swann, dont la relation avec Odette de Crécy présentait beaucoup de similitudes (relation qui constitue le sujet central d’Un amour de Swann). Mais la chute brutale et inattendue du quatrième tome, Sodome et Gomorrhe, nous révèle que l’amour du narrateur pour Albertine n’est basé que sur sa jalousie envers elle (d’où sa décision de l’épouser), une jalousie si excessive qu’elle le tourmentera bien longtemps après la mort de cette dernière, dans Albertine disparue.
L’importante distinction entre le moi d’avant et le moi actuel est essentielle au narrateur pour comprendre et expliquer la différence entre la mémoire mentale et la mémoire vive : en effet, la mémoire mentale ne peut pas ramener le temps perdu, puisqu’en évoquant des souvenirs, elle les ramène à un moi d’aujourd’hui qui n’est pas en accord avec le passé ; la mémoire vive, elle, par une sensation physique, ramène le moi actuel dans un moment passé en dehors de toute contrainte de temps.
Ainsi la boucle est bouclée, le serpent se mange la queue, et Proust, enfin assuré d'avoir trouvé la matière de son livre et de son art, est en capacité de regagner le temps perdu en trouvant la force d'achever son œuvre avant sa mort.

* À la recherche du temps perdu est composé de sept romans/livres :

Du côté de chez Swann
– À l’ombre des jeunes filles en fleurs
– Le Côté de Guermantes I & II
– Sodome & Gomorrhe
– La Prisonnière
– Albertine disparue
– Le Temps retrouvé

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